mardi 22 octobre 2013

Himalaya Birthday.


En Inde, j'aurai aussi soufflé mes bougies. Pour leur première vraie soirée à Delhi, j'initie Diane et Quentin au breuvage subtil et magique qu'est l'eau indienne, enfin à la vodka. Mes amis sont presque tous présents et heureux que nous soyons réunis pour cette occasion. Cette fête se passe comme toutes les autres, toutes celles auxquelles j'ai pu assister, une seule différence cependant, un sort particulier est réservé à celui qui prend une année. 


Porté comme un cochon pendu par les autres, il se prend autant de 'bump', de (gentils) coup de pieds que son âge plus un, pour porter bonheur. Moment un peu générant, pendant lequel j'étais plus que mal à l'aise, mais typique au moins. Un anniversaire à l'indienne, et alors que je profite de cette chance que j'ai d'être bien entourée, par tant de bonté et de joie, par tous ces gens que je ne connais que depuis quelques semaines, je prends conscience que je ne veux pas rentrer en France mais rester ici, avec ces gens qui m'acceptent pleinement, à 100% avec mon anglais pourri et mes bizarreries. 


Je ne suis pas devenue amoureuse de l'Inde parce que c'est le pays le plus merveilleux au monde, loin de là. Je suis tombée amoureuse de cette vie à Delhi parce que je suis heureuse.

Le 11, jour de mon anniversaire, Namrata est venue frapper à ma porte de bon matin, à 8h30, dans ses mains un énorme gâteau au chocolat. Diane et Quentin encore en pyjama, replient le lit et nous nous asseyons pour savourer ce gâteau. Une autre tradition, plus jeune celle-là, enfin surtout pratiquée par les nouvelles générations, t'en prendre plein la gueule pour ta nouvelle année. Namrata, armée d'une part me ferait une beauté. Débarbouillée et la peau douce suite à ce gommage au sucre, improvisé, nous dégustons enfin ce petit dèj royal, avant que je parte travailler. 

Une pluie diluvienne se déchaine à l'extérieur, la mousson devrait pourtant être finie depuis longtemps. Le vendredi c'est jour de pluie. Alors que je suis assise à passer ce bon moment entourée de mes amis, je repense à la semaine dernière. 

Vendredi 4 octobre, il pleuvait aussi et j'étais abattue. La pluie semblait refléter l'état de tristesse dans lequel la mort de Judith m'avait plongée. J'avais passé la journée avec Nikita, Massimo et Simon. Nous étions allés voir un film amateur à l'alliance française, puis nous avions dîné. Après avoir foutu le cafard à tout le monde, j'avais rejoint chez Shreya, Sven et Malte. La première fois depuis Amritsar que je les revoyais. Ils avaient l'air déconnectés mais simplement contents de me voir. Contents que je vienne partager ce moment de recueillement avec eux. Nous n'avons pas parlé de Judith, nous n'avons d'ailleurs pas vraiment parlé, et pour dire quoi de toute façon ? Nous avons juste pris le temps d'être ensemble. Les parents de Judith ne viendront pas, son corps sera renvoyé en Allemagne dans les jours à venir. Ils ont refusé l'autopsie parce qu'ils disent ne pas pouvoir faire confiance aux expertises indiennes, qu'ils ne peuvent rien croire de ce qui vient de ce pays. Beaucoup d'éléments vont dans le sens du suicide et plutôt que de se torturer avec des découvertes qui peuvent être monstrueuses, ils préfèrent en rester là et commencer à essayer de continuer à vivre. Sven et Malte qui travaillaient dans la même ONG qu'elle, ont décidé que, malgré la peine, ils veulent continuer et mener leur mission à son terme. La seule chose qu'ils ne peuvent plus supporter c'est leur appartement, hantés par le fantôme de leur colocataire. 

Je nous revoie discutant dans le train vers le Golden Temple. Choquée en apprenant leur jeune âge, - comment elle se la pète trop depuis qu'elle à 24 ans la fille! - je leur avais demandé ce qu'avait dit leurs parents à propos de leur voyage. Judith, le regard confiant et enjoué me répondait en français, pour elle et ses compagnons, et me confiait que, même s'ils étaient inquiets, ils lui faisaient confiance et ils étaient conscients de l'expérience incroyable qu'ils offraient à leur fille…

Je fête mon anniversaire donc. Après ce repas festif, Namrata me conduit à mon rendez-vous avec mon régisseur pour préparer la dernière semaine de la résidence, la dernière semaine déjà. Il pleut toujours. La ville habituellement si sèche et poussiéreuse change de visage ; les rues si surpeuplées, grouillantes et bruyantes sont vides. Seuls les chiens errants se baladent. Nous ne parlons pas beaucoup. Nous prenons juste le temps d'apprécier la beauté de ce paysage urbain détrempé. 

Depuis quelques jours, je montre la ville et la vie déliite à Quentin et Diane. Ils ont l'air bien détendus, beaucoup plus que moi lors de mes premiers jours. Je leur explique les combines, le marchandage, les choses à voir. 

Peut-être que je m'occupe trop d'eux et que je les empêche de se perdre. C'est ce sentiment, pourtant si effrayant, du début qui m'a amenée à être si bien par la suite. Bon, je ne vais pas culpabiliser non plus d'être une bonne guide touristique ! Leurs premiers jours, ils ont eu droit au même parcours que celui que le colonel nous avait montré en commençant par India Gate. Arrivée ensuite au Lodhi Garden. Un garde nous accueille à l'entrée des monuments du parc et nous demande notre nationalité, nous répondons en cœur. Puis il se retourne et redemande la même chose à Diane. Un peu surprise, elle répond de nouveau. Il ne la croit pas et repose une nouvelle fois sa question. 

"You know, there is black people also in France !"

Nous le prenons sur le ton de l'humour, malgré le fait qu'il ne veuille toujours pas la croire. Pourquoi tant d'insistance et pourquoi ne la croit-il pas ? Par manque d'éducation peut-être. Des discussions que nous avons eues avec Namrata, et il commence à y en avoir eu un paquet, nous en arrivons à chaque fois à cette conclusion : le plus gros problème de ce pays, au delà du nombre bien sur, c'est l'éducation.

Pour mon dernier week-end de liberté en Inde, je décide de quitter cette fourmilière et entraîne mes amis dans mon exil enjoué. Nikita nous suit dans ce petit périple, nous partons à Kasauli, sur les premiers reliefs de l'Himalaya. 


Après moult négociations avec Vinay, le chauffeur dragueur, nous finissons enfin par tomber d'accord. Quel plaisir de quitter Delhi pour quelques jours et de retourner un peu à la nature et à cette excitation de la découverte qui était mon moteur deux mois plus tôt. Après plusieurs heures de dos d'âne, de temps perdu au passage à niveaux pour laisser passer le train le plus lent du monde, nous arrivons dans la nuit à notre hôtel. 





Une bonne nuit de sommeil et il petit déjeuner plus tard, nous nous dirigeons vers le top, les montagnes. Dans ces routes sinueuses, bordées de sapins et de maisons luxueuses en construction, les voitures usent et abusent du klaxon et doublent dans les virages. Malgré cette petite voix qui me dit que, indépendamment des prouesses de conduites de notre chauffeur, nous n'allons pas tarder à faire un vol plané, mes yeux aperçoivent au loin des monts enneigés. L'air est clair, pur et sans pollution.



Arrivés à Kasauli, nous prenons un moment, juste pour contempler cette nature. C'est tellement beau que je pourrais en pleurer. Le paysage semble sans fin. Et il fait froid. Le froid. J'avais presque oublié ce que c'était, il ne fait jamais moins de 29°C à Delhi. Ça fait du bien, ça me manquait, je crois. Nous flânons à travers les villages, prenant le temps de ne rien faire, profitant juste d'être là. Vers midi, le ciel se voile. Les nuages envahissent la vallée. Les montagnes semblent flotter dans le ciel, je ne sais plus où s'arrête la Terre. Il m'est impossible de distinguer l'horizon. Perchés sur notre point d'observation, nous passons un moment à contempler la nature, à flotter dans ce rêve vaporeux.



Un peu de shopping – ENCORE ! - je ne perds pas le nord, puis, une pause dèj. Nous décidons d'aller voir l'autre versant de la montagne sur laquelle nous nous trouvons. Un petit détour par la voiture pour nous délester de nos emplettes, et Vinay change ses plans. Il nous explique qu'il doit partir dimanche matin tôt pour une célébration religieuse, et nous avec. Il est plus agressif que lors de notre premier voyage. Il est trop familier et, avoir une indienne avec nous n'a pas l'air de lui plaire. Son anglais est approximatif et il ne parle, du coup, qu'en hindi. Nikita se retrouve donc seule pour se dépêtrer de cette situation. Nous finissons par trouver une solution, il partira à Delhi ce soir pour revenir demain après-midi. Il ne semble pas comprendre qu'il va être moins payé. Tant pis pour lui.



Notre intermède logistique terminé, nous partons marcher dans la nature himalayenne, oui je sais : c'est la classe ! Après un moment sur un chemin de randonnée, nous croisons un groupe d'hommes qui nous indiquent que ce chemin ne mène à rien. Persuadés qu'il y a forcément une vue imprenable sur les hauteurs, Nikita et Quentin commencent à gravir cette pente raide. Avec Diane, nous fermons la marche, bon, c'est parce qu'on est petite ! J'ai mal, ma cheville droite m'empêche de progresser dans l'ascension de notre mini Everest. 


Mardi dernier, je suis partie chercher Diane et Quentin à l'aéroport et évidemment, j'étais en retard, Delhi trafic oblige. Dans les couloirs interminables de la station de métro, j'ai couru, vite, très vite, enfin pour mes petites jambes. Mes tongues glissaient régulièrement de mes pieds. Et là, inévitablement, ma cheville s'est tordue. Je suis arrivée vingt minutes après leur atterrissage. Et j'ai attendu, devant la porte vitrée de l'arrivée des voyageurs pendant une heure. J'ai eu peur de les avoir manqués alors j'ai voulu rentrer dans l'aéroport. J'avais de quoi payer, oui, il faut payer pour accéder à la zone d'arrivée, mais je n'avais pas mon passeport… Grande idée! Alors je suis restée là à attendre, encore et encore et j'ai fini par apercevoir Quentin. Enfin ! Mon cœur s'est serré et mon visage s'est illuminé, une douche de lumière divine s'est abattue sur moi dans ce moment de bonheur total… Oui, je sais, je deviens sentimentale ! ET ALORS ?! Diane n'était pas encore là. Le beau "pays" qu'est le Luxembourg ne délivre les visas qu'une fois arrivé sur le territoire indien. Quentin l'attendait à l'intérieur pour qu'elle ne soit pas perdue à la sortie du bureau de l'immigration. Chacun de part et d'autre de cette foutue baie vitrée gardée, nous sommes restés à nous regarder jusqu'à ce qu'elle le rejoigne enfin.


J'ai mal, donc. Mes chaussures de rando me tiennent bien la cheville mais mon pied me lance. Et chaque pas ne fait qu'empirer la situation. Le soleil décline et nous ne tardons pas à atteindre notre panorama tant espéré. J'ai le souffle coupé par tant de beauté et de pureté, à moins que ce ne soit l'ascension. De la nature à l'état brut, parsemée de temples. Les montagnes à perte de vue semblent être collées comme des silhouettes en ombre chinoise sur un dégradé lumineux de gris bleuté. Eh oui, le gris peut être très lumineux. Je ne saurais dire quel moment était le plus fort, le plus beau. La vision de rêve du midi ou ce tableau de lyrisme absolu où le soleil couchant vient enflammer la vallée. 


Dans la nuit, nous rejoignons le village. Je suis étourdie par toutes ces images, à moins que ça ne soit à cause du manque d'oxygène dû à l'altitude. Vinay nous conduit ensuite à un rooftop restaurant. Coincés sous les étoiles – Tiens, des étoiles ! - entre Shakira et des chants que crache le temple sikh d'à côté, nous dégustons une bière. Je me sens bien, je crois que je ne pouvais pas espérer un meilleur week-end d'anniversaire, ça va être difficile de faire mieux que le dîner aux chandelles dans l'Himalaya. Vinay, impatient, nous donne un aperçu ce de qu'est un rallye en montagne. 

"Il est pressé de rentrer à Delhi apparemment!" 

Perspicace, Diane ! Sans dire un mot, il nous quitte. Nous nous retranchons dans la chambre pour jouer aux tarots et boire du vin de poire… Vous ne m'en direz pas des nouvelles !

Deuxième et dernier jour de vacances, avant la folle semaine qui nous attend dans la capitale. Sans chauffeur, nous sommes obligés de nous déplacer en bus. Immersion totale dans la vie quotidienne locale. Ces vieux bus feraient passer la Socetra pour une compagnie de luxe ! – Oui, il faut d'abord connaître la Socetra pour savoir de quoi je parle ! - Le bus, déjà bondé, continue de s'arrêter à chaque bus stop, on ne sait jamais on peut sûrement en faire rentrer encore un ou deux. Les à-coups de la route nous secouent et le rap penjabi nous berce. Nous retournons prendre notre petit dèj, enfin, un brunch plutôt, à Kasauli. À la sortie du bouiboui, deux petites filles indiennes m'abordent et me demandent une photo. Quelques minutes plus tard, elles reviennent équipées d'un cahier pour me demander… un autographe ! Je suis une star habillée en souillon.



Retour au bus, direction un premier petit village à flanc de montagne. Nous poussons même jusqu'à un temple hindi et y passons un moment à discuter, surtout à propos de religion.






Il est peut-être temps que je vous parle de Nikita. D'abord elle est belle, fine et gracieuse, normal pour une danseuse. Elle est toujours très gentille et drôle mais aussi un peu fainéante avec son français. Je vous parlerai de son travail plus tard, ce chapitre est déjà trop long ! 



Son père est hindi, en tout cas d'éducation. Il n'a jamais transmis à ses enfants cette culture et mon amie trouve d'ailleurs que toutes ces histoires de divinités sont bien trop compliquées et improbables pour qu'on puisse y croire. Sa mère était catholique. Elle a donc été élevée entre les deux. Un mariage mixte qui a dû lui apporter une ouverture d'esprit certaine. Elle célèbre les grandes fêtes de ces deux religions mais n'est fidèle à aucune. Elle fait partie de cette nouvelle génération qui se détache de ce qui pourrait s'apparenter à de l'obscurantisme et s'ouvre à l'occident. En plus, de ce double héritage, son petit ami qui vit à Dubai, est musulman. Lui, semble être convaincu qu'elle finira par se convertir pour qu'ils puissent se marier. Elle, est de plus en plus sure qu'elle ne le fera pas, qu'elle ne se reniera pas ne serait-ce que sur le papier. Après six mois de séparation, ils vont se retrouver dans quelques jours, elle va rencontrer sa presque belle famille. C'est cette rencontre qui déterminera si cette histoire qui dure depuis un an peut continuer ou pas.


Dans ce bus de la mort qui nous emmène à Solan, ville champignon comme ils l'appellent, elle me raconte sa vie, ses questionnements et ses tiraillements. Cette fois je me sens plus capable de lui répondre. Un peu comme avec Parvathi, je me retrouve en elle. Sauf qu'elle est beaucoup plus canon que moi ! 

Dernière étape de cette journée. Cette petite (d'après les standards indiens) ville est accrochée à la montagne. Des immeubles ont été construits partout où c'était possible. Ils sont plantés là, défiants les lois de la gravité avec un petit côté favelas, tels des champignons agrippés à l'écorce d'un arbre. C'est donc de là que vient son surnom. Nous y restons juste le temps de manger. Vinay nous attend déjà à l'hôtel. Quentin, affamé, se commande un repas gargantuesque … Il ne va pas tarder à le regretter.Un dernier trajet en bus pour rejoindre notre chauffeur. Direction Delhi. À 80 km de notre destination finale. A 22 h, Vinay nous fait le coup de la panne, le petit coquin ! Quarante cinq minutes pour réparer une roue crevée. Changer une chambre à air à la main ça prend un peu de temps.Il est 00h29. Nous sommes arrivés à Defense Colony, New Delhi. Une dernière petite blague de Vinay, il ne va pas rire longtemps ! Diane lui tend le reste de sa paye tandis que Nikita lui explique que nous avons décidé de le payer 10 000 Rs au lieu des 12 000 prévus compte tenu de son absence. Vexé, il remonte en voiture, sans un mot ni même un regard.



jeudi 10 octobre 2013

Golden Shadow.

Il m'a fallu vivre deux mois ici pour trouver ma routine, pour que mon quotidien s'installe. J'ai l'impression de dire ça toutes les semaines depuis un mois! Des choses qui m'étonnaient, qui me choquaient à mon arrivée deviennent peu à peu invisibles. J'oublie la misère et la douleur des corps émaciés vivant au bord de la route. 


Les chiots errants m'émeuvent d'avantage et les bébés "humains" à moitié nus recouverts de crasse sachant à peine marché et slalomant entre les voiture se fondent dans cette cacophonie urbaine pour finir par ne plus être visible à mes yeux. Est ce que je serai en train de perdre mon humanité, mon empathie? Ou peut-être que je devient un peu indienne… Je pense qu'inconsciemment c'est la façon que j'ai trouvé pour ne pas me laisser aspirer dans cette spirale dévastatrice qui résulte de la pitié. C'est surement très égoïste et plus facile mais je n'arrive pas vraiment à faire autrement. Ça m'étonne quand même que mon regard est pu évoluer de la sorte. 


Malgrè toutes ces choses si difficile et horribles dont je suis témoin tous les jours, je suis triste que mon séjour touche à sa fin. Je sens que j'ai besoin de plus de temps. Plus de temps pour connaitre les gens que j'ai pu rencontrer, plus de temps pour essayer de comprendre un peu mieux ce monde qui me parait de plus en plus familier au fil des jours. Je n'ai pas le choix, et je commence déjà à faire des projets en France pour les jours qui suivent mon retour, pas de pauses pas de soupapes on replonge direct dans le grand bain. Quentin et Diane arrivent demain. De nouveaux yeux, de nouveaux esprits pour insuffler un nouveau souffle. En attendant ma vie ici est bien remplie.

APARTÉ

Nous sommes le 4 octobre 2013, il est 2:47 et j'écris pour pouvoir peut-être trouver le sommeil. Shreya m'a appelé il y a un peu plus de deux heures, pour trouver quelqu'un à qui parler. Judith est morte. Elle était portée disparu depuis 27h. Je vous passe les détails sordides de cette découverte macabre faite par un conducteur de train dans une zones ferroviaire désertique dans une petite ville au sud de Delhi. Elle s'est suicidée, du moins c'est ce que disent les témoin, comment savoir? Qui croire? 
J'ai beaucoup écrit cette nuit là, sur la perte de quelqu'un, sur ce cette tristesse et cette compassion pour sa famille et ces amis. J'ai relu encore et encore mes textes de ce week end que nous avions passé ensemble à Amritsar. Et je me suis rendue compte que je ne vous avais même pas vraiment parlé d'elle. C'est vrai qu'une fois que les gens sont morts on a tendance à ne dire que des compliments, que des bons souvenirs. Je ne dérogerai pas à cette règle, non pas par hypocrisie ou nostalgie mais parce que je ne la connaissais pas suffisamment pour trouver des choses négatives à dire. Elle était belle avec le teint clair. Elle avait 19 ans. Je me souviens de son accent et de sa diction quand elle me parlait en français, levant les yeux au ciel et plissant sa bouche en coin lorsqu'elle cherchait un mot. Son large sourire qui dévoilait une dentition parfaite et ses yeux, ses incroyables yeux bleu, pétillants de curiosité et de vie. Je me souviens d'elle assise sous les arcades les yeux rivés sur le temple doré, son foulard bleu sur la tête, une image parfaite de pureté et de bien être, une madone. Voilà c'est cette image d'elle que je veux garder. 


En quittant Amritsar elle m'avait donné 1000 roupies pour que je puisse payer mon billet de bus. Je n'ai pas eu l'occasion de la revoir depuis. Je lui devrais toujours 1000 Roupies.
L'Inde m'aura aussi appris ça. Faire face à la perte, au deuil. Et même si cette situation est terriblement accablante, je suis étonnée de la sérénité que j'éprouve fasse à la mort. La philosophie hindou m'aurait-elle contaminée? Dans la voiture un matin, je fais part à Namrata de mes sentiments fasse à la disparition de Judith. Je connais l'histoire, ce qui lui est arrivé, je sais que c'est vrai, cependant je n'arrive pas à croire que ce soit réel. Elle m'explique que ça ne l'est pas. Que même si son corps n'est plus, elle est quelque part. Je ne crois pas à la réincarnation. Mais ici ça me semble moins absurde.

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C'est pour cette raison que je n'ai pas écrit depuis longtemps, mon texte était prêt mais moi je ne l'étais pas.

lundi 7 octobre 2013

Un trésor en perdition.

En parallèle de la résidence, j'ai rejoint un projet mené par Ryia, danseuse, lors de la première semaine de résidence. Son point de départ dans sa recherche pour cette collab', comme elle l'appelle, c'est de créer des correspondances entre la danse, la voix, le son et la lumière. Tiens, tiens! Ça me rappelle quelque chose! Son enthousiasme me vend du rêve et de l'inspiration en pack de 24 - à vous de trouver la signification de cette phrase mystérieuse! Remplies par cette belle énergie nous allons à la rencontre de Vinny, propriétaire du studio… Et là ça fait PCHIT! Il est artiste sonore et cherche à transformer les deux niveaux supérieurs de sa maison en studio ou salle d'expo. Dans ce petit espace je ne vois pas très bien ce que je vais pouvoir y faire. 
Mais suite à des évènements récents (il va falloir attendre le prochain chapitre...) je ne me sens plus l'énergie de mener ce projet à bien. Ryia compte beaucoup sur moi, j'y participerai donc de loin, de très loin.


La semaine dernière, j'ai assisté à plusieurs spectacles. Le premier se déroulait à l'India Habitat Center. Un spectacle de danse s'inspirant de la vie du Mahatma Gandhi. C'était long, laborieux et déplaisant. Cette salle, flambant neuve, est une fierté pour le monde artistique de Delhi. Je ne comprends pas bien pourquoi. La scène est trop petite et triangulaire. Ça pourrait être une contrainte qui pousse à la créativité mais ça ne fonctionne pas. C'est la quatrième fois que je vois un spectacle ici et cet espace ne se laisse pas habiter. Il reste complètement froid et stérile face à la magie créatrice de ces artistes qui se produisent ici. Bon comme partout, j'y ai aussi vu des choses pas du tout intéressante, comme ce théâtre de boulevard aux couleurs de Mumbai auxquels nous avions assisté début Aout. 
Cette performance, donc n'était pas d'un très grand intérêt. Avant le lancement la créatrice lumière est venue saluer Namrata, qui nous a ensuite présentées. 

"Je veux vraiment avoir ton avis, il faudra qu'on en discute même si c'est négatif."

Vu ce que j'en ai à dire, je ne suis pas certaine qu'elle apprécie! Rien n'était assumé ou ne relevait d'un réel choix. Trop de costumes, très beaux certes mais sans réelle consistance dramaturgique. Une musique, à la fois électro et acoustique, pourquoi pas me direz-vous. Et bien, dans ce cas il aurait mieux fait de s'abstenir. Mais mais mais! Mais c'est le Vinny en question qui a fait la création sonore, ça promet et ça me donne tout de suite très envie de travailler avec lui. Et la lumière… Evidemment, ça me saute aux yeux. Mais la médaille de la médiocrité revient à l'interprète. Cette danseuse mal assurée, engoncée dans un défilé de sa garde-robe, ne m'a pas transportée et semblait à bout de souffle sans pouvoir régler ses pas sur le rythme diffusé par des enceintes montées sur des pieds bancals. 
À la fin j'applaudis machinalement. Je suis tellement aspirée depuis deux mois par la découverte de tout ce qui me m'entoure que j'avais oublié ce qu'était l'ennui. J'avais également oublié comme j'aime ça. J'aime cette chaleur que me procure le velours des sièges dans une salle obscure. Et dans ce petit cocon douillet, à l'abri de tout, mon esprit s'égare. J'ai le temps de penser. Je m'émerveille à chaque fois de cette liberté provoquée par un moment de lassitude. Heureusement pas trop régulièrement. Je suis fascinée que l'art ne fonctionne pas à tous les coups, que la magie ne soit pas un automatisme. C'est cette fragilité, cette incertitude, qui rend chaque voyage théâtral - quand il se produit - encore plus fort, encore plus unique. Et à ce moment-là, le temps se fige, mon corps se libère, mon esprit se détache de mon enveloppe corporelle. Je m'élève dans un monde merveilleux, où l'inspiration est reine et où la liberté est totale. En apesanteur  je me libère de tout. Pour que ce feu d'artifice théâtral puisse se produire, j'ai besoin de passer à côté certaines fois. Et là, ce fut le cas. À la fin de ces 90 minutes de gêne à l'encontre de ces artistes, j'ai constaté, stupéfaite, que tout le public se levait, lançant des bravos. Je ne sais pas d'où venaient ces acclamations. Sont-elles sincères? La petite fille de Gandhi est dans le public, elle monte péniblement les quelques marches qui mènent à la scène. Elle offre un bouquet bien kitchouille à la danseuse. Ça pue la mise en scène faussement spontanée… Je ne comprends rien à cette mascarade, alors que j'avais plus ou moins toujours eu l'impression d'échapper aux faux semblants ici, où tout est livré sur un plateau cruel de réalité, je me retrouve avec ce même sentiment d'imposture que lors de la cérémonie à la frontière pakistanaise. Aujourd'hui j'en suis complice. Cette standing ovation pue les intérêts politiques et la guerre des égos de cette petite sphère protégée qu'est le monde artistique de Delhi et que je ne parviens pas encore à appréhender. Réflexion faite, ce qui me désarçonne le plus c'est que ce soit si proche des coups bas et de la glorification des apparences qui sont les maitres mots dans le monde artistique occidental. Mais bon pour quelles raisons ce serait différent ici?




Le lendemain, Namrata m'a emmené avec sa fille Aïdah de 5 ans voir un opéra à Mandi House. Une production franco-indienne "Orfeo crossing thé Ganges". Le titre peu prêter à sourire, je me suis d'ailleurs demandé où je mettais les pieds, le souvenir de la veille condé quelque part dans ma gorge. Mais cette fois se fut différent, la magie a opéré. Ce metteur en scène français donc, doit être amoureux de l'Inde et de sa culture depuis un petit moment pour avoir réussi à marier dans une harmonie si douce et si belle l'Est et l'Ouest. Un accord parfait des couleurs chatouillantes des costumes (en rien comparable à la veille) et d'une scénographie minimaliste d'une grande justesse dramaturgie. Le mélange des genres effectué avec grand respect. Un orchestre symphonique dans la fosse accompagné de musiciens traditionnels indiens sur scène, à moins que ce ne soit l'inverse, a soulevé le public d'un souffle cristallin. Aucune envie ici de gommer une culture au profit de l'autre sans pour autant tomber dans une cacophonie et exit les clichés post-coloniaux. Cette pièce nous a été adressée comme un message d'espoir et de paix où les yeux bleus d'un Orphée finlandais ne brillent que pour la splendeur d'une Eurydice indienne. Vous me direz qu'il s'agit tout de même de l'histoire d'un amour impossible. Et bien pas cette fois! Ici tout n'était que tolérance et ouverture d'esprit. Et dans un pays si merveilleux soit-il où tout, surtout en ce qui concerne les relations, parait souvent bien compliqué, ça fait un peu de bien. Oui je sais je suis utopiste, je vis dans un monde rempli de paillette où les Bisounours fument des bidis! En fait au delà de mon regard enjoué de spectateur contemplatif, j'ai été soulagée de voir que ce mariage, entre ces deux mondes, est possible et à portée de main. Dans mes recherches, je travaille autour de l'universalité du langage corporel (la danse) et de celle des émotions ressenties par le public. Je suis idéaliste et j'y crois. Je suis convaincue qu'il peut exister un mode d'expression dénué de barrières linguistiques et où les différences culturelles permettraient différentes lectures. Et je crois que c'est pour ça que j'ai choisi de travailler la lumière au théâtre en général. Le pouvoir culturel et cultuel de la lumière est une source d'inspiration et de fascination infinie dans laquelle il me suffit de piocher. Et j'essaie d'allier tout ça à la beauté et la grâce d'un corps dansant dans un monde d'illusion et de liberté qu'est celui du spectacle.

Oui ça ressemble à une recette de la Fée Clochette pour étendre le pays imaginaire au reste de la planète mais c'est mon moteur. Avoir assisté à cette pièce au milieu de ce séjour si incroyable m'a galvanisé. Je suis gonflée de cette force, de ce feu puissant qui ébouillante mon cerveau et enflamme mes entrailles de toute sa puissance créatrice!

Tout est dans le contraste, c'est la que née la vie, la force et la beauté. Et il est maintenant temps pour moi de redescendre brutalement sur Terre en vous faisant partager cet ascenseur émotif. Dimanche, Ankit m'a emmené voir un concert de musique et de chant traditionnel. Il a 27 ans et m'avoue que c'est la première fois qu'il y assiste. Je suis là depuis deux mois et j'ai du voir une dizaine de spectacles. C'est la que ce foutu ascenseur vous tombe sur le coin de la gueule. Alors que, comme vous avez pu le remarquer, j'étais à bloque, enthousiaste et stimulée, Ankit sans le vouloir a tout cassé. Je lui ai demandé pourquoi il passé à côté de ce trésor nationale. Il m'a alors expliqué que sa génération ne veut pas s'inquiéter de cet art ni des autres apparemment. Et j'ai repensé à ce vendeur d'artisanat en marbre d'Agra -TaAzz MaAhal man - qui nous avait expliqué que tous ces petits métiers étaient appelés à disparaitre. Toutes ces richesses et se savoir faire que compte ce pays vont donc mourir petit à petit : les tapis, le marbre, la taille de pierres précieuses, la musique, le chant et la danse. Et tout ça au profit de la pop nauséabonde, Bollywood et le MadeInIndia de mauvaise qualité.

A la fin de ce concert, mon ami avait des étoiles plein les yeux, un peu triste quand même d'être passé à côté pendant tout ce temps, Et je me suis dit que même si toutes ces richesses s'évaporent avec le temps, j'aime à croire qu'il y aura toujours des gens pour les faire vivre. C'est un peu conservateur et réfractaire à l'évolution mais ce pays renferme des trésors qui valent la peine qu'on se batte. J'espère seulement que ce ne seront pas des bobos hippies occidentaux en mal d'exotisme qui le feront.

jeudi 26 septembre 2013

Untitled.

Après Namrata, je vais vous présenter Rahul. Il a 21 ans et émane de lui de la passion pure. Dès qu'il se met en mouvement la pièce s'anime, apparaissent alors dans le studio vide des centaines d'images. À chaque mouvement, un nouveau monde s'ouvre et se referme aussitôt. Ses pieds au sol semblent puiser de l'énergie dans entrailles de la Terre, cette décharge frénétique le rend vivant et cette ardeur fait naitre en lui la grâce. Je suis seule face à lui et ma caméra essaie de capturer et d'enfermer cet instant de voyage mental qu'il me fait vivre. Son point de départ pour ce projet est le jeu d'échec. 

Il se meut et incarne à tour de rôle les différents pions. À chaque changement de personnage son corps se métamorphose, son visage se transforme. Je suis transportée par tant de beauté et de créativité. Ses mouvements sont précis, forts et délicats. Sous l'impulsion de son corps le plancher vibre jusqu'à moi. Un frisson me traverse alors. C'est la seule conscience que je peux avoir de la matérialité de mon corps, mon esprit lui est déjà loin. Comme dans un rêve, je me laisse bien volontiers aspirer dans ces images auxquelles je ne comprend pas tout et qui ne découlent pas seulement de mon propre imaginaire. C'est le résultat de la rencontre de mon inconscient et du vocabulaire corporel de ce jeune artiste. Quelle chance j'ai de pouvoir m'abandonner à des artistes si singuliers, présentants une telle qualité de créativité. Je n'ai pas l'impression d'être très utile ici, mais réflexion faite j'ai un rôle clé, privilégié et indispensable : je suis le cobaye. Ils m'offrent à tour de rôle l'évolution de leurs recherches. Et je n'ai qu'à être là et à vivre ce petit fragment de temps qu'ils mettent à ma disposition. Je suis comme un notebook dans lequel ils consigneraient leurs inspirations, leurs questionnements et leurs idées. Ce n'est pas si évident, ce rôle d'observateur. Je dois m'abandonner à chacun d'eux, ne penser à rien d'autre qu'à ce qu'ils m'offrent. Et dans un monde où tout n'est que découverte et remise en question pour moi, la première minute d'observation me demande toujours une concentration extrême jusqu'à ce que je me laisse happer par la magie.

Dimanche, j'ai accompagnée Namrata au studio, elle avait un rendez-vous avec Maya, l'une des mentors. Maya doit avoir 70 ans, toujours très élégantes dans des saris chatoyant qui laissent apparaitre les plis de son ventre. Une natte blanche court à l'infini le long de sa colonne vertébrale. Sa voix est grave et derrière ses lunettes ses yeux brillent de fierté pour ces danseurs. Lorsqu'elle parle tout le monde l'écoute avec un respect sans faille et de sa bouche ne sort que la pertinence de l'expérience. Elle a de l'embonpoint voluptueux et une vivacité surprenante mais qu'elle n'utilise jamais gratuitement. Namrata lui montre quelques instants  d'émotion. Maya reste un moment à l'observer en silence. Les deux femmes se regardent avec beaucoup d'intensité comme si elles n'avaient plus besoin des mots après cette démonstration corporelle. Elle finit par délivrer ses impressions, ses sentiments. Ses mots sont précis et justes, sans fioritures. Les yeux de Namrata s'illuminent d'admiration pour son ainée. Elle doit chercher d'avantage de niveaux d'émotions, différentes qualités de sentiments entre l'intérieur et l'extérieur d'elle même. Dit comme ça, ce n'est pas très précis, c'est quelque chose à vivre, quelque chose auquel il faut assister pour pouvoir l'appréhender. Peut-être que bientôt l'expérience sera si forte et singulière que les mots me manquerons.

La résidence est bien entamée maintenant, il  ne nous reste plus que quatre semaines. Les choses sérieuses commencent donc. Après une visite la semaine dernière du théâtre où auront lieu les représentations, cette semaine les danseurs se prêtent à l'exercice de la séance photo. 


Le photographe les dirige un à un. Les danseurs sont un peu pris de court, cette séance est prématurée par rapport à l'avancement de leur travail. Ils ne sont pas tous prêts ni très à l'aise. Le technicien lumière s'ennuie, je donne quelques indications mais je ne veux pas m'imposer. Je donne aux danseurs l'opportunité de faire leurs choix, d'essayer, de se tromper. Je reste dans un coin pour prendre des photos, pour observer. Après deux heures de shopping, ils sont fatigués mais gagnés par un nouvel élan de créativité. Maintenant je vais pouvoir parler avec eux, être plus précise. Depuis plusieurs semaines j'ai déjà mes lumières en tête pour chacun d'eux. Maintenant qu'ils ont vu, qu'ils ont des envies et des idées nous allons pouvoir créer.



Je ne suis pas ici uniquement pour travailler et comme dit mon grand père "Dis donc tu fais pas un peu trop la nouba?!" Et bien je t'enquiquine et je vais continuer à boire de la Vodka!
Vendredi soir, Sabina fêtait son anniversaire. Une fête sur le toit, j'adore! Je ne vais pas vous raconter ma soirée avec mes potes, ce n'est pas d'un grand intérêt! Mais j'ai vécu un moment spécial. À 5h du matin nous n'étions plus que quatre vétérans, les yeux embrumés par l'ivresse à regarder le ciel se teinter progressivement d'ocre et de rose, les tous premiers rayons du soleil fuyants à travers les nuages. Un silence parfait. Sans klaxon, sans oiseaux ni chiens. Rien. Un instant rare à Delhi. La rosée rafraichissante et la brise matinale apaisent le feu de l'alcool. Un moment parfait de plénitude total. Nous sommes restés un moment allongés, les yeux perdus au loin à juste profiter de ce moment de paix. Le retour à la réalité s'est fait en douceur. Autour de nous, les muezzins se sont mis à chanter. Il était l'heure de prendre le premier métro.

jeudi 19 septembre 2013

Holocaste.

Il m'est offert de rencontrer ici un grand nombre de personnes, des jeunes de mon âge pour la plupart.

J'ai passé pas mal de temps avec Parvathi cette semaine. Elle m'a emmenée visiter son université, GNU. Elle ne m'a pas proposé de l'accompagner juste pour visiter mais parce qu'elle devait aller voter pour l'élection du président de la fac ainsi que pour celle de son bras droit et de son bras gauche.



Cette université est plutôt orienté très à gauche à tendance communiste. Devant les différents bureaux de vote des dizaines d'étudiants s'amassent pour pouvoir accéder aux urnes. Ils scandent des slogans et les différents partis s'affrontent à grand renfort de bruits en tout genre, c'est à celui qui criera le plus fort. L'ambiance est bon enfant. 



Les prospectus volent dans tous les sens. Les files d'attente  ne désemplissent pas. Parvathi est partie apporter sa contribution, pendant ce temps je reste à l'extérieur à contempler ce spectacle. 
Je la retrouve rapidement avec des amies à elle. Nous restons un moment à discuter au milieu de la foule. Elles parlent de leur choix, de leurs convictions et me questionnent. Je leur explique qu'en France, les jeunes ne se sentent pas investis d'un tel pouvoir, que des évènements de cette ampleur n'intéressent que très peu d'étudiants. Certains essaient mais échouent et passent inaperçus, loin de passionner la majorité de leur collègues. Elles sont surprises par mon récit. Elles n'en reviennent pas du manque d'intérêt que la jeunesse française a pour la vie politique en général enfin de ce que je peux leur en dire. L'image qu'elles ont de mon pays est la force et la vigueur populaire de Mai 68. Bien loin du néant qu'est la conscience politique de mes jeunes concitoyens - moi inclue surement.





Ce campus est énorme à l'image de ceux qu'on trouve aux USA. Au milieu d'un parc luxuriant, où les paons sont rois, s'élèvent des bâtiments de briques rouges. Le parc est tellement énorme qu'on n'a plus l'impression d'être dans Delhi, le boucan citadin semble avoir disparu même la pollution à l'air de s'estomper. Ici, tout à l'air neuf et vieux à la fois. Sur le chemin du retour vers Gati, en scooter - J'ADORE ÇA! - Parvathi est excédée. Ses épaules ne peuvent plus tenir face aux responsabilités qui l'écrasent : la famille hyper traditionnelle, le copain allemand, le travail, les études… Elle étouffe dans cette vie, elle suffoque dans ce pays. Je l'invite donc à tout laisser en plan pour quelques semaines, pour venir me rejoindre en France et prendre le temps de découvrir l'Europe, enfin au moins l'Europe de l'ouest. Je crois qu'elle va venir, que ce ne sont pas que des mots. Le temps de s'aérer, de prendre ses distances avec cette vie qui la ronge.

"Avant je n'avais pas d'argent. Evidemment c'était dur, mais j'étais heureuse. J'étais libre de penser et de parler. Aujourd'hui j'ai de l'argent mais je ne suis plus heureuse. Et la seule chose que je voudrais c'est voir ma mère et ça ce n'est pas possible puisqu'elle m'en veut. Elle m'en veut de refuser ce mariage forcé qu'elle veut m'imposer avec cet homme que je ne connais pas…"

Que répondre à ça? Mes quelques mots maladroits de réconfort semblent l'apaiser. Même si ce n'est que pour un instant, je lui ai au moins donné un moment de quiétude. Dans quelques semaines, après la fin de la résidence, elle va rentrer voir sa famille. Elle doit assister au (re)mariage de ses grands-parents. Il est de tradition dans la culture indienne que lorsque l'homme et la femme ont atteint tous les deux 80 ans et qu'ils sont toujours en vie, de se marier de nouveau. Symbolisant ainsi le fait qu'ils ont vu passer ensemble 1000 pleines lunes. Bon je ne suis pas sure d'en avoir compris toutes les dimensions, mais j'en apprécie la poésie. Elle ira donc participer à cet évènement et Peter a décidé de l'accompagner. Une belle surprise pour la belle famille qui ne connait pas son existence…



Samedi je l'ai accompagné à la fac pour un workshop autour du corps et de la méthode élaborée, il y a quelques décennies, par Jacques Lecoq, metteur en scène français. Cette fois-ci je ne fais pas que regarder, il m'aura fallu plus d'un mois pour accepter de faire quelque chose avec mon corps. Sur le sol de marbre blanc, les exercices s'enchainent. Ce n'était vraiment pas une bonne idée de mettre mon jeans aujourd'hui! La pensée devient signe, puis mouvement pour finir par construire tout un répertoire chorégraphique. Chacun propose un mouvement que les autres s'approprient, et petit à petit nous construisons un dialecte commun qui nous est propre. Je ne suis pas danseuse, et je ne pense pas que ce soit 'mon truc' mais d'expérimenter après avoir beaucoup observer m'apporte de nouvelles clés, de nouvelles sensations. Un théâtre du geste m'apparait comme une évidence. Au delà de la danse, au delà des mots, un nouveau langage s'offre à moi, un langage universelle ou presque mêlant le corps et les sens, l'imaginaire, les souvenirs et l'émotion.
Après ces exercices, nous essayons quelque chose de différent. Les yeux fermés ma main gauche sur l'épaule de ma partenaire je cours dans cette espace circulaire. Je ne pense à rien, mes jambes me portent, elle accélère. Je ne ressens ni crainte, ni appréhension. L'espace ne m'apparait que par les faibles variations de lumière et par le souffle des ventilateurs. mon corps essoufflé cours sans relâche alors que mon esprit se libère.


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Le soir même, je passe la soirée avec Sameesh et Nilay à jouer aux cartes chez Jay. Jay, l'indien qui a tout d'un américain y compris l'accent ça change! Ils parlent en hindi, se racontent des blagues. Ça ne me gène pas de ne pas comprendre, je passe un bon moment. Je profite simplement d'être avec des amis, même si je suis de fait à l'écart, je baigne dans cette ambiance festive, je n'ai pas besoin de plus pour passer une bonne soirée. Je suis mal à l'aise et pas seulement parce que je suis la seule fille au milieu d'une discussion entre mecs buvant du whisky à l'eau. La famille de Jay est riche et probablement plus que ce que je peux imaginer. Je suis gênée d'être servie. Au petit matin, après une nuit très courte, des employés de maison nous apportent le petit déjeuner. Un des hommes me tend une tasse de thé puis le sucre, puis il reste là, penchée vers moi attendant patiemment que j'ai fini. Cette situation est très inconfortable. Autour de moi, mes amis sont tout à fait détendus. Les employés sont considérés plutôt avec respect, un peu comme la bonne chez le Colonel. Ils sont plutôt bien traités mais je n'arrive pas à trouver cette situation tolérable. Je ne sais pas trop où je voulais en venir et je sens bien que je ne suis pas claire mais ce moment autour de ma tasse m'a trop marqué pour que j'oublie d'en faire part.



BREF

Avec Jay et les autres, nous retrouvons Sabina, sa nouvelle coloc' Johanna et Ankit pour une petite visite du quartier tibétain au nord de Delhi.



À table, en dégustant des nouilles délicieuses, Jay me parle de son passé, de sa famille. Il m'apprend qu'il est Sick. Je suis étonnée, d'habitude les Sicks ne se cachent pas, arborant un turban plus qu'identifiable, je croyais même que c'était une obligation. Mais contrairement à d'autres, il ne le porte pas et il a choisi à la place une coupe courte. Il a fait ce choix avant de partir vivre aux USA.
Il m'explique que là-bas, la peur du terrorisme est trop forte et qu'un homme barbu avec un turban est synonyme de fidèle d'Al Qaida. Et si vous doutez de cette réalité, je vous invite à regarder ce qu'il s'est passé suite à l'élection de Miss America il y a quelques jours. Toute cette déferlante de haine sur les réseaux sociaux illustre bien cet crainte dont mon ami me fait part. Evitons cependant de faire des généralités. Il me dit que comme son père avant lui, il est un rebelle, que ça n'a pas été facile pour lui surtout avec sa famille mais que c'est une question de rôles. Si tu te positionnes comme allant à l'encontre de la tradition et que tu l'assumes, les gens finissent par l'accepter et par te respecter. Je ne comprends décidément pas très bien les subtilités de cette culture.
Assis à côté de lui, Ankit à l'inverse se définit comme étant dans le respect des règles. Issu d'une famille ultra conservatrice et fils unique il n'a pas vraiment le choix. À 27 ans, il va être temps pour lui de se marier. Il m'explique alors qu'il peut choisir sa femme mais rentre alors en jeu le système toujours aussi présent des CASTES. Je pensais que cet archaïsme n'était plus d'actualité, au moins dans les grandes villes, je me trompais. Bien sûr dans les campagnes rien n'a changé et dans les villes ce système reste celui qui prime. De plus en plus de gens ont la liberté de faire un mariage d'amour mais ça reste tout de même une exception. Tout dépend de la famille dans laquelle vous êtes. Il peut donc choisir, enfin presque, cette personne avec qui il va partager le reste de sa vie. Elle doit cependant appartenir à la même caste, assez élevée si j'ai bien compris, et à la même sous-caste. Cette femme ne peut pas être d'une caste inférieure, même si elle gagne plus que lui. Je suis bouche bée. Je ne sais vraiment pas quoi dire et je ne sais pas ce qui me choque le plus : ce système autoritaire ou le fait que quelqu'un d'aussi jeune et éduqué puisse renoncer à ses libertés. Il connait l'Europe et a d'ailleurs fait un échange à la fac de Strasbourg (… le monde est petit, je sais c'est nul mais j'étais obligée de le dire!). Je lui demande pourquoi, en essayant d'être la plus polie possible, il n'est pas reparti dans un pays qui lui offrait plus de liberté. Il me dit d'abord que en Inde ce qui prime c'est la famille, et que comme la sienne est ici il ne peut se résoudre à partir. Il me dit ensuite qu'il aime son pays et qu'il ne pourrait pas vivre ailleurs. Il m'avoue quand même que durant son séjour à l'étranger, il n'avait plus envie de rentrer mais que peu importe la vie qu'il avait en France ce n'était pas la réalité et qu'à un moment il a bien été obligé de redescendre sur terre. Il me fait remarquer que c'est un peu la même chose pour moi, je suis ici sans responsabilités, sans contraintes, juste pour le fun mais ce n'est pas ma vie. Et dans un mois maintenant je devrais reprendre les choses où je les ai laissées.



Les photos qui suivent n'ont pas forécment à voir avec le récit, juste des souvenirs du Tibetan Market